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Melissa de Vincenzo,
Artiste collagiste

Bonjour Melissa, tu peux te présenter ? Ton parcours, et comment la pratique du collage t’est-elle venue ?

Alors je m’appelle Melissa, j’ai 27 ans et j’habite en Seine-St-Denis. Professeure d’art en prison et étudiante en Master Recherche dans le domaine du design, j’ai passé un BTS de graphisme, avant de bosser dans la pub en tant que créa pendant 4 ans.
J’ai craqué, j’ai fui les réunions PPT ASAP et repris les études à la fac pour devenir professeure agrégée.
J’ai commencé le collage de façon impromptue, pour arnaquer un projet en L3 sur lequel j’étais en panne sèche, et je suis tombée dans ce game fait de colle UHU et de blessures mineures au cutter. Sinon, j’adore le sucre, j’ai voté Poutou et je fais du patin à glace.

Quelles sont tes principales sources d’inspiration ? Artistiques ou non.

J’aime tout ce qui est jusqu’au boutisme, poétique et non-conventionnel : le groupe Memphis, les serial killers, l’architecture brutaliste soviétique, les SJW, Tamara de Lempicka, Malcolm in the Middle, Grapus, les pré-raphaélites (même si c’était des cons), Michael Jackson (même si c’était un pédo), la Vaporwave (même si c’est mort), Peter Haars, April Greiman, Jeremyville, StarCraft II, Martin Parr, Stephen King, Carpenter Brut.

Est-ce que tu peux nous parler de ta pratique du professorat en prison ?
Que pense-tu que cela puisse révéler en général et/ou en toi ?

J’aime enseigner en prison pour plusieurs raisons. D’abord, de façon égoïste, cela me permet de mettre en pratique mes convictions politiques.
Ensuite et surtout, je pense que c’est une activité bonne, qui a des conséquences positives. Les conditions en détention sont difficiles, on le sait. Quand on est prof, on est ni un représentant de la loi ni un représentant de l’institution judiciaire : on est là pour donner le plus de choses dans le temps restreint qu’on a avec chaque élève. Et j’adore cette idée.
Finalement, contrairement aux idées reçues, c’est plus apaisé. Les élèves sont motivés, avides d’apprendre et de partager. Tout va plus vite et c’est — si tu me permets un anglicisme — no bullshit.

Les thématiques du rapport hommes-femmes, de la communication et du capitalisme sont récurrentes dans tes images, pourrais-tu nous en dire plus ?

Dans la tradition du collage papier, on ne doit rien imprimer. Le matériel de base (magazines, cartes postales, fascicules…) provient d’une collecte presque hasardeuse, d’une quête permanente qui entraîne l’œil à regarder, et non simplement à voir.
Tout est déjà là, je ne fais que déplacer légèrement le curseur ; et à la fois pour moi ce serait impossible de produire un collage qui serait purement esthétique quand je trouve une image d’une manifestante qui porte le voile, d’un trader en costard ou d’un char de siège dans le désert…
C’est ça que je trouve merveilleux dans cette discipline : un petit geste de déplacement, d’inversion, de retournement, et c’est tout une signification qui est bouleversée. Au final, on utilise la force résiduelle des images et on la retourne contre celles-ci ; le collage, c’est un peu de l’aïkido.

Lorsque tu composes une image, quelles sont les conditions pour que tu trouves une connexion pertinente
et que tu obtiennes un « eurêka » ?

C’est pas évident de rationaliser le processus du collage. Parfois tu fais une session de trois heures et rien ne semble se répondre, toutes les images jurent entre elles, luttent affreusement. Donc tu te résous avec frustration à découper sans coller. Puis la fois d’après, c’est l’épiphanie : tu vois clair et tu sais directement ce qui vibre, ce qui doit aller ensemble, comment positionner chaque élément. C’est grisant.
La seule chose tangible que je peux dire sur ce cheminement, c’est qu’il faut bien connaître ses images. Il faut avoir en tête ce que l’on a à disposition, parce qu’il me semble que le cerveau continue à produire des images même de façon inconsciente.

Je classe mes sources, idéalement proprement découpées au préalable, dans des pochettes plastiques : “ciel”, “mains”, “images choc”… Cela me permet de travailler aussi en partant de la fin : parfois je sais que je veux combiner mon image de télé avec un élément de telle nature, hop je pioche dans mon dossier.

En termes de symbolique, il faut que mon collage raconte une histoire, dérange un truc. Je voudrais que l’on puisse y accoler un conte cruel, un fait divers, une supercherie politique, un secret de famille, une chanson d’amour ou une honte enfouie.

Pour entrer vraiment dans les détails pratiques, je considère qu’un collage est réussi quand la composition finale n’est pas trop invraisemblable en termes d’échelle, quand les couleurs appartiennent à des gammes restreintes et quand les transitions sont douces. Je recherche l’effet “détail qui tue” et je préfère que les éléments ne flottent pas sans raison.
J’applique souvent la règle de la trinité, surtout quand les images de base sont fortes ou bien définies. Mais tout ça est fait de façon inconsciente et ce ne sont que mes vues de l’esprit : je connais des collage artists qui sont beaucoup plus bavards, absurdes, gratuits dans leur production, et leur travail m’inspire beaucoup.

Comment tu te vois évoluer artistiquement à moyen long terme ? Quels sont tes projets ?

J’envisage de devenir millionnaire lors d’une grande vente chez Sotheby’s où des magnats du pétrodollar se disputeraient mon collage George Bush.
Plus sérieusement, j’aimerais beaucoup illustrer des articles de journaux, des couvertures de livres ou d’album. Sinon, j’aimerais échanger mes collages contre des objets artisanaux, des tatouages, des restaus, des vêtements de seconde main ou des originaux d’illustrations.

En dehors des images, y a-t-il un endroit, un plat, ou quelque-chose que tu conseillerais à nos lecteurs, à visiter, goûter ou faire, et pourquoi ?

Vingt-six ans après, j’ai vu “Gazon Maudit” et c’était super ! Sinon, à manger, je pense qu’on devrait redonner ses lettres de noblesse à la faisselle accompagnée de fruits rouges. #Confinement donc je vous conseille un endroit virtuel, ça s’appelle FutureMe.org et ça permet d’écrire à son moi du futur. Déso, c’était ça ou le grec des Batignolles.

N’hésitez pas à consulter le compte Instagram de Melissa de Vincenzo pour en découvrir plus.